Commission sur le droit de mourir dans la dignité: vision scientifique fausse et morale désastreuse
Commission sur le droit de mourir dans la dignité: vision scientifique fausse et morale désastreuse
Patrick Vinay - Néphrologue et médecin de soins palliatifs  25 février 2010  SantéÂ
Â
Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir
Â
La morphine prolonge la vie: c’est la douleur et le stress qui tuent, pas le confort. La morphine, comme chaque médicament, a pourtant ses effets secondaires et peut tuer si elle est administrée de façon grossièrement inadéquate.
Quelques témoignages malavisés à la Commission sur le droit de mourir dans la dignité font croire que le traitement morphinique de la douleur en fin de vie a le double effet de hâter la mort tout en soulageant les souffrances. On allègue aussi que la sédation palliative est une forme déguisée d'euthanasie. On réfère alors au principe du double effet pour justifier l'usage de ces médications en fin de vie.Â
Cette vision est scientifiquement fausse, mais aussi moralement dangereuse et socialement désastreuse. Il est impossible pour quiconque travaille dans ce champ de ne pas souhaiter voir les faits rétablis à cause des conséquences de ces allégations.
Science
La morphine est un médicament sécuritaire, apte à soulager la douleur physique avec peu d'effets secondaires (qui surviennent surtout au début du traitement). La morphine prolonge la vie: c'est la douleur et le stress qui tuent, pas le confort. La morphine, comme chaque médicament, a pourtant ses effets secondaires et peut tuer si elle est administrée de façon grossièrement inadéquate. Si elle est bien manipulée, elle soulage de façon sécuritaire: c'est un médicament merveilleux et c'est un crime de ne pas s'en servir pour traiter les douleurs qui peuvent être soulagées.
La morphine est un mauvais sédatif et son utilisation n'est pas recommandée dans les protocoles euthanasiques utilisés dans certains pays. Il est vrai que son utilisation croît en fin de vie, car la douleur physique croît aussi à ce moment. Il n'est pas rare d'entendre des interprétations erronées dans la bouche de membres de famille accompagnant un proche qui disent: «On lui a donné une piqûre de morphine et elle est morte», ce qui suppose un lien de cause à effet entre les deux événements.
Le fait de terminer sa vie, d'être de plus en plus faible, de bouger de moins en moins, de devenir comateux crée en soi des douleurs importantes: le malade devient souffrant quand on le bouge, il n'a pourtant pas de lésions aux membres. La famille ne comprend pas facilement cette nouvelle douleur qui s'exprime à la fin de la vie. Elle ne détecte pas comment le personnel soignant diagnostique l'inconfort et la douleur chez une personne devenue comateuse. Ne voyant pas clairement pourquoi le malade souffrirait, elle présume que la morphine est injectée pour abréger les souffrances, non pour les soulager. La fausse idée, largement répandue, selon laquelle la morphine tue les conforte dans cette interprétation...
Éthique
Si la morphine tue, alors on a déjà commencé à tuer ce malade en fin de vie. «Il traîne inutilement dans ce lit: nous souffrons tous de le voir ainsi. Donnez-lui une dose finale et qu'on en finisse! Refuser de le tuer est hypocrite: vous le faites déjà avec votre morphine, on le sait! Regardez: il souffre le martyre, et vous le laissez ainsi...» Et ce cri de souffrance jaillit même devant un malade comateux mais apparemment confortable.
Les familles souffrent en fait devant leur proche devenu hors d'atteinte. Ils ne veulent pas que cela dure, ni pour lui ni pour eux. Pourtant, ils ne peuvent savoir ce qui se passe derrière les yeux clos de la personne aimée. Ils se sentent cruellement exclus de ce mystère de l'autre qui finalement ne leur est que partiellement intelligible. «C'était MON père, MA mère: ce corps allongé me devient étranger et le cadavre de demain le sera plus encore... Alors, arrêtez cette vie, achevez ce que vous avez commencé: il ne souffrira plus (et nous non plus).»
Mais qui sait ce qui se passe réellement derrière ce coma? Qui sait si une opération intérieure ne prépare pas l'autre à son long voyage? Pourquoi cette larme coulant soudainement sur l'aile du nez, si rien ne se passe? Qui sommes-nous pour dire que, parce qu'on ne voit rien, rien ne se passe? Est-ce vrai pour les bien portants? Faut-il faire comme si cette fin de vie ne faisait pas partie de sa vie?
Société
Et la sédation palliative correctement utilisée, ultime réponse aux douleurs et aux souffrances insupportables qu'on est incapable de soulager autrement, est-ce vraiment une façon déguisée de tuer? Scientifiquement non, et il est inexact d'affirmer le contraire: une littérature scientifique est disponible pour étayer cette affirmation. N'est-ce pas plutôt une expression du devoir sacré d'aider, par toutes les façons disponibles, l'autre qui souffre?Â
Si la sédation tue, alors on refusera de s'en servir, les familles la rejetteront, les soignants qui l'appliquent vivront un enfer même quand on en discutera dans un cadre approprié... C'est un ultime outil, mais un outil parfois essentiel. En fait, la sédation palliative peut être proposée de façon sécuritaire. Elle ne tue pas. Elle n'est pas irréversible. Elle n'est pas toujours possible, mais elle est moralement acceptable pour tous. Dire le contraire est faux et me semble irresponsable.
Si la morphine tue, si la sédation tue, alors les enfants ne voudront plus qu'on donne de la morphine à leurs parents; les malades refuseront le soulagement par peur d'être tués; on imposera aux autres des souffrances intolérables. Alors les familles se diviseront entre celles qui veulent soulager le mourant et celles qui ne veulent pas qu'on accélère son départ.
Alors les mourants souffriront inutilement, et les familles se diviseront sur de fausses perceptions. Quelle responsabilité pèse sur les épaules de ceux qui imposent le poids de ces souffrances inutiles! Les allégations fausses de la part de médecins à ce sujet sont-elles la plus récente manifestation de ce qu'on a appelé autrefois la «trahison des clercs»? Et comme toujours, ce sont les petits qui souffrent!
***
Patrick Vinay - Néphrologue et médecin de soins palliatifs


