"Au travail, il faut éviter les conflits entre personnes"
"Au travail, il faut éviter les conflits entre personnes"
Franck Dedieu - 01/06/2010
Les salariés fuyant le conflit avec leur patron et leurs collègues présentent un risque d'infarctus presque trois fois plus élevé que ceux prêts à y faire face...
Les gourous du management "à l'américaine" le martèlent à longueur de colloque : la convivialité au bureau adoucit les mours et améliore les profits. Toujours prêts à relayer ces bonnes paroles, les DRH français veulent absolument faire de l'entreprise un univers ouaté, peuplé de salariés enjoués. Mais cette louable injonction à la bonne humeur peut... nuire gravement à la santé. Incroyable, mais vérifié par une enquête des plus sérieuses : les salariés fuyant le conflit avec leur patron et leurs collègues présentent un risque d'infarctus presque trois fois plus élevé que ceux prêts à y faire face, selon une étude réalisée par des chercheurs suédois et publiée en novembre 2009 dans le Journal of Epidemiology and Community Health.
Sourire à longueur de journée finit par déprimer
Ces empêcheurs de ronronner au travail ont observé de 1992 à 2003 les maladies cardio-vasculaires de 2 755 hommes. Résultat : les "gentils" prêts à arrondir les angles avec leurs collègues finissent avec un accident du cour dans 3,3 % des cas, contre seulement 1,2 % pour les "grandes gueules" disposées à en découdre. Avec le supérieur hiérarchique, l'écart cardiaque reste aussi élevé.
"La nouvelle tyrannie du sourire pousse beaucoup de salariés à faire semblant. Rien ne doit troubler le décor rose bonbon, sous peine de vous faire passer pour un caractériel. Du coup, ils préfèrent refouler leurs émotions et finissent par craquer", explique Philippe Rodet, un médecin urgentiste, auteur d'un livre sur le stress (1). D'ailleurs, selon des universitaires de Francfort, les professions condamnées au sourire forcé (hôtesses de l'air, vendeurs de prêt-à-porter...) reproduisent ce schéma dépressif. Un des auteurs de l'étude, le Pr Dieter Zapf, recommande même à ces pauvres mines radieuses de crier leur colère le temps de leurs pauses ! Mais casser l'ambiance démolirait la fable entrepreneuriale racontée par les patrons de père en fils. La pression s'exerce aussi dans de grandes compagnies américaines, où des critères de convivialité enjoignent à chacun, par exemple, de souhaiter l'anniversaire de son voisin de bureau, même si on le déteste.
La cordialité obligée peut donc faire très mal au coeur, et une bonne "engueulade", un bien fou au palpitant. A la fin du xixe siècle, le sociologue allemand Georg Simmel a été le premier à attribuer des vertus aux conflits. Une explication franche servirait à partager ses contraintes avec l'autre pour produire une sorte d'ajustement social.
Exprimer ses états d'âme est gage de succès professionnel
"S'exprimer, même vertement, réduit l'intensité de ses émotions, faire des reproches libère ses rancoeurs, à condition de les raccrocher à des faits précis. Aujourd'hui, les salariés tendent à minimiser les bénéfices du conflit ou à surestimer les risques d'un désaccord", témoigne Olivier Tirmarche, consultant au cabinet Stimulus et auteur d'un ouvrage sur la violence au travail (2). Un certain Daniel Goleman, psychologue décapant et collaborateur au New York Times, va même plus loin avec son concept d'intelligence émotionnelle : selon lui, exprimer ses états d'âme augmenterait ses chances de réussite professionnelle. Alors, un conseil pour obtenir une augmentation : mettre les choses au clair avec son patron... mais à haute voix.
(1) Se libérer du stress, Eyrolles, 2010.
(2) Au-delà de la souffrance au travail. Clés pour un autre management, Odile Jacob, 2010.


